Dunkerque : inatteignable patrie

Le récit de la fameuse évacuation des troupes alliées de Dunkerque en mai 1940.

[Petite précision : J’ai pu découvrir le film en IMAX, dans le format d’image voulu par Christopher Nolan, le 1,43:1]

Christopher Nolan a souvent – que ce soit lors du climax d’Inception, par la structure de Memento ou par le scénario d’Interstellar – eu la volonté de jouer avec le temps, de le déformer, de le dilater, de le raccourcir. Dunkerque s’attaque donc à un événement plutôt connu de la 2nde Guerre Mondiale. Alors qu’un réalisateur lambda nous aurait peut-être livré un film de bonne facture, Nolan, pour sa part, utilise l’histoire de l’évacuation des troupes alliées de la plage de Dunkerque pour continuer ses expérimentations formelles sur le temps. Organisant son histoire autour de 3 temporalités (1 semaine sur terre, 1 jour sur mer, 1 heure dans les airs), Nolan envisage son film comme un film de guerre, évidemment, mais également (et peut-être davantage) comme un survival. Peu de combats sont à dénombrer finalement dans ce film de guerre, et, chose rare, on ne voit presque pas l’ennemi allemand. Le scénario met plutôt l’emphase sur l’incroyable épreuve que les soldats bloqués sur la plage de Dunkerque doivent surmonter pour peut-être pouvoir revenir chez eux. Au fond, Dunkerque nous raconte l’histoire de soldats bloqués dans le purgatoire, d’où ils peuvent apercevoir leur Patrie (Dieu) mais pas l’atteindre. Ainsi, lors de plusieurs dialogues, les soldats et officiers évoquent leur Patrie qu’on peut presque voir depuis la plage de Dunkerque. On peut presque la voir, mais l’atteindre semble impossible.

La situation des soldats bloqués là où ils ne veulent pas être étant par nature viscérale et complètement limpide aux yeux des spectateurs, Nolan n’a même pas besoin de forcer la symbolique plus que de raison,. Le film part de cette base narrative et thématique et ajoute tous les ingrédients nécessaires pour faire monter la tension : musique de Hans Zimmer insistant sur le temps qui passe et qui s’enfuit, montage alterné qui jongle entre plusieurs temporalités, filmage qui colle à la peau des personnages et même à la carrosserie des bateaux et avions présents sur le champ de bataille. Le format 1,43:1 accentue cette immersion et nous permet de voir « plus », ou en tout cas de voir comme un soldat présent sur place verrait. C’est pour nous mettre dans la peau des soldats alliés que Nolan ne montre jamais (ou presque) les soldats allemands, et c’est également pour ne pas briser l’immersion qu’on ne voit jamais de flash-backs nous montrant la vie des personnages avant la guerre. L’identification émotionnelle passe d’une autre façon. Elle passe par le personnage de Cillian Murphy qui refuse absolument de retourner à Dunkerque, par la scène qui se déroule dans le bateau échoué et où l’on se demande si on doit sacrifier une personne pour survivre, par la scène (vue de deux points de vue différents, à deux moments différents du film) où un pilote anglais dont l’avion a été touché amerrit et reste bloqué dans le cockpit alors que ce dernier prend l’eau. L’émotion passe par l’action, par les actes de survie, les réflexes humains dont font preuve les personnages, au détriment parfois de la rationalité. Dans les précédents films de Nolan, les personnages (Batman, Cooper dans Interstellar, Cobb dans Inception…) étaient, parfois en grande partie, définis et motivés par leur passé, et le cinéaste nous communiquait cela par des flash-backs. Ici, c’est le présent qui compte. Comme dans The Dark Knight Rises et dans Interstellar, c’est l’instinct de survie qui guide les personnages de Dunkerque.  Une simple interrogation pèse sur les personnages : vais-je m’en sortir, ou non ?

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On comprend les influences citées par Nolan pour Dunkerque, notamment celles des films muets. Nombre de séquences sont presque muettes, construites entièrement par la mise en scène et le montage. Bien sûr, certains dialogues explicatifs sont nécessaires pour comprendre les enjeux. Mais les interactions entre les personnages reposent sur leurs actions, pas sur leurs paroles. C’est là où le film est viscéral. La caméra est toujours en mouvement, on alterne en permanence entre les différentes temporalités, ces dernières s’entrecroisent et on retrouve les personnages à plusieurs moments différents, jusqu’à ce dernier tiers magistral où tout se recoupe. Il faut vraiment insister sur l’énorme exploit de cette fin de film qui récompense tous les efforts fournis pendant les scènes précédentes, et où terre, mer et airs se rejoignent pour aboutir à une chose : la victoire. Certes, comme l’a dit Churchill, c’est une énorme défaite militaire. Mais en soi, la survie individuelle de chaque soldat, et surtout de la majorité des 400 000 soldats bloqués à Dunkerque, est une victoire (« Survival is victory », comme le scandaient certaines affiches promotionnelles). Qu’est-ce que la survie pourrait être d’autre ? Quand les soldats rentrent en Angleterre, ils craignent un accueil hostile de leurs compatriotes. Mais c’est tout l’inverse qui se déroule : ils sont accueillis en héros simplement parce qu’ils ont survécu.

Le cinéaste britannique réussit donc son pari de réaliser un grand film de guerre sur le mode d’un survival movie où la déformation du temps aurait une place prépondérante. Encore une fois, il faut saluer le brio du scénario et du montage qui permettent à la structure d’être inédite et de, en même temps, tenir la route. Il ne faut cependant pas oublier l’incroyable casting qui incarne les espoirs et épreuves des soldats, qu’il soit composé de têtes connues (l’impérial Kenneth Brannagh, le désespéré Cillian Murphy, le masqué Tom Hardy, l’incroyable Mark Rylance) ou de débutants tels que Fionn Whitehead (le personnage principal ?), Tom Glynn Carney ou encore Harry Styles (oui, l’ex-membre des One Direction). C’est presque un sans-faute donc, même si ce n’est pas du tout le meilleur film de Christopher Nolan. En tout cas, il faut saluer l’ambition qu’il déploie sur plusieurs niveaux : le tournage en IMAX 70mm, l’utilisation d’effets spéciaux physiques et de bateaux et avions datant de la 2nde Guerre Mondiale, la structure du film presque expérimentale. A l’heure des reboots et franchises vides de sens que nous propose Hollywood, on est rassuré de pouvoir compter sur une poignée de réalisateurs capables d’allier grand spectacle et ambition.

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Interstellar, l’Odyssée de l’Humanité

Synopsis: Un groupe d'explorateurs exploite une faille dans l'espace-temps afin de parcourir des distances incroyables dans le but de sauver l'humanité.

Christopher Nolan a toujours divisé. Certains crient au génie, d’autres à de l’opportunisme immonde. Personnellement, j’ai plutôt tendance à être d’accord avec les premiers. J’ai dû voir The Dark Knight une dizaine de fois, Inception et The Dark Knight Rises au moins 4 fois, et j’ai adoré MementoBatman Begins et The Prestige. Bref, j’adore Nolan. Il perpétue la tradition du Cinéma avec un grand « C », un cinéma qui se veut intelligent et divertissant à la fois, émouvant et avec des ancrages rééls à la fois.

C’est avec une attente énorme que je suis allé voir Interstellar. Je suivais le projet depuis environ 1 an, et j’ai regardé les trailers disponibles dès leur sortie (ce que je déconseille de faire, mieux vaut arriver devant le film sans presque rien en connaître). Comme pour les précédents films de Nolan, les détracteurs ont sévi et ont déclaré le film comme une bouilli sans intérêt copiant 2001 : A Space OdysseyThe Black Hole ou encore Contact. Il a même été dit que le film faisaient des références à Gravity, alors que le tournage a été terminé avant même la sortie du très bon film d’Alfonso Cuarón.

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La vérité, c’est qu’Interstellar est un vrai film original et ambitieux, au temps des franchises et autres machines à sous comme la 3D. Ici, nous avons affaire à un film qui ne provient d’aucune franchise et tourné en pellicule 70 mm, un procédé presque abandonné de nos jours. Egalement, les thèmes abordés et les questions soulevées le sont avec succès. L’amour et l’espoir sont les deux sujets qui viennent à l’esprit. Comment ne pas perdre espoir lorsque toutes les chances sont tournées contre nous ? Est-ce que l’amour est simplement humain, ou est-ce une valeur universelle ? Ces deux interrogations sont traitées à l’écran par la relation père-fille entre Cooper et Murph, qui est clairement au centre de l’intrigue. Eh oui, Christopher Nolan est un romantique qui le revendique, on le voit clairement dans Interstellar. Cela nous offre de très belles scènes qui ne sont pas garanties de vous laisser sans pleurer, embellies par la musique de Hans Zimmer qui livre ici sa composition la plus belle et la plus pertinente depuis bien longtemps. Pour revenir à cette relation père-fils, on s’attache à Murph, jouée par l’impressionante Mackenzie Foy puis par la géniale Jessica Chastain plus tard dans le film, et on comprend les décisions de Coop, joué par le brillant Matthew McConaughey, son désir de revoir sa fille. Ici, la science-fiction est au service du récit humain. En effet, un scénario comme celui d’Interstellar permet aux scénaristes, donc, aux acteurs et aux réalisateurs de nous faire vivre à travers les personnages des situations inimaginables autrement. Je pense particulièrement à deux scènes que je ne décrirai pas ici pour ne pas spoiler, mais disons que l’une implique Coop, Amelia et Rom, et l’autre Coop et ses enfants, pour ceux qui ont vu le film.

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En plus d’être un très beau film du côté émotionnel, le côté audiovisuel l’est encore plus. La réalisation de Nolan est ici à son apogée, nous offrant des plans magnifiques à la pelle, tout comme Kubrick le faisait avec 2001 : A Space Odyssey. Comme l’a répété à plusieurs reprises le réalisateur : allez voir Interstellar sur le plus grand écran possible, ça vaut vraiment le coup. Le travail du directeur de la photographie est l’un des plus beaux que j’aie jamais eu l’occasion de voir, c’est une véritable claque esthétique. Je l’ai déjà dit plus haut, mais Hans Zimmer est ici à son meilleur, faisant la meilleure utilisation possible des orgues, dans ce morceau par exemple : 

Christopher Nolan livre donc son film le plus intimiste, et paradoxalement (ou pas) le plus ambitieux. Les 2h49 d’Interstellar passent très vite, et l’on en ressort sonné, avec des étoiles plein les yeux et des questions plein la tête. Je suis allé le voir 2 fois en l’espace de quelques jours, et je pense aller le revoir dans le courant de la semaine prochaine. Nous avons là un chef-d’oeuvre, un objet pur de science-fiction, une aventure magnifique, une Odyssée humaine. Allez voir Interstellar, pour l’amour du Cinéma, vous me remercierez.

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