Wagner au cinéma : Le Nouveau Monde de Terrence Malick

La musique de Richard Wagner composée pour l’opéra a été maintes fois utilisée au cinéma (plus de 1000 fois selon le site encyclopédique du cinéma IMDb), de la célèbre scène de l’attaque d’hélicoptères dans Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) rythmée par la Chevauchée des Walkyries au Prélude de Lohengrin entendu plusieurs fois dans Ludwig de Luchino Visconti. Terrence Malick a lui décidé d’utiliser le Prélude de l’Or du Rhin dans son film Le Nouveau Monde (2005), récit de la célèbre histoire de Pocahontas, Amérindienne de tribus Powhatans s’étant liée avec le colon John Smith puis ayant marié l’anglais John Rolfe plus tard avant de finir sa vie en Angleterre. Le réalisateur texan est connu, comme Stanley Kubrick, pour l’utilisation presque exclusive de morceaux de musique classique pré-existants dans ses films. Plusieurs années après Le Nouveau Monde, il emploie de nouveau un Prélude de Wagner pour l’un de ses films : celui de Parsifal pour A la merveille (2012).

L’Or du Rhin est le premier des quatre opéras composant la tétralogie de L’Anneau du Nibelung, cycle inspiré de la mythologie nordique et germanique. Comme Wagner retravaille le matériau mythologique à sa disposition et tiré de sources diverses, Terrence Malick, à travers sa filmographie, brasse de grandes figures de l’imaginaire collectif, notamment américain : la pastorale (La Balade Sauvage, Les Moissons du Ciel, The Tree of Life), le paradis perdu dans Les Moissons du Ciel et dans Le Nouveau Monde, la genèse de l’univers et de l’humanité dans The Tree of Life, la Seconde Guerre Mondiale dans La Ligne Rouge ou encore la colonisation de l’Amérique par les colons européens, épisode fondateur des États-Unis, dans Le Nouveau Monde.

Le Prélude de L’Or du Rhin est utilisé à trois reprises tout au long du Nouveau Monde : au début, vers la 50ème minute, et à la fin. Son utilisation au début articule une problématique plutôt évidente, Malick ayant voulu placer son film racontant l’une des histoires les plus emblématiques de l’Histoire américaine sous le signe du mythe, il a décide de le faire commencer en utilisant ce Prélude. En effet, L’Or du Rhin raconte comment Wotan, pour payer les géants chargés de construire son nouveau château du Walhalla, va s’accaparer l’or reposant au fond du Rhin. Cet opéra parle donc bien de vol d’une richesse, de même que Le Nouveau Monde a évidemment pour thème – entre autres – l’appropriation des richesses des Amérindiens par les colons anglais.

Le Prélude introduit cette histoire en nous faisant entendre l’eau : un seul accord, le Mi bémol majeur joué par les contrebasses, est étiré pendant plusieurs minutes (136 mesures), montant et descendant tel un fleuve, et est prolongé progressivement par d’autres instruments jouant d’autres notes. Un sentiment de paix, de calme en ressort, que Malick retranscrit dans son film. En effet, après le générique résumant par des dessins l’histoire de la Virginie, des images sous-marines apparaissent, d’abord peuplées de poissons puis très vite complétées par des Amérindiennes nageant librement dans l’eau claire. Ces images renvoient aux personnages des filles du Rhin de l’opéra, gardiennes de l’or convoité par Wotan. Les figures féminines et sous-marines du Nouveau Monde seraient donc les gardiennes non seulement des richesses (or, végétation) de l’Amérique mais aussi de son innocence. Très vite, la caméra sort de l’eau : un plan en mouvement nous fait passer de la surface de l’eau (fig. 1) aux bateaux imposant des colons (fig. 2), tout en situant l’action géographiquement et temporellement. La tranquillité ne dure donc pas, les Amérindiens étant perturbés par l’arrivée des colons anglais. L’irruption de la modernité des bateaux anglais parmi la nature vierge des Amérindiens, renvoie au motif récurrent de la pastorale (imaginaire largement investigué par Malick) « de l’irruption de la modernité, notamment au travers de la figure synecdochique de la locomotive surgissant au sein du paysage naturel » (Laurent Guido, De l’Or du Rhin au Nouveau Monde : Terrence Malick et les rythmes du romantisme pastoral américain, Décadrages 11 | 2007, p. 58). Ici, la locomotive (qui ne tardera pas à arriver) est remplacée par les bateaux. L’Or du Rhin montre quant à lui un monde paisible, immaculé avant l’arrivée d’Alberich et le vol de l’or qui corrompra à tout jamais cette nature.

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Fig. 1
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Fig. 2

Mais la musique de Wagner symbolisant cet âge d’or fait de tranquillité et d’équilibre continue de jouer. S’en suivent des plans nous montrant tour à tour les deux « camps », tous les deux hésitant entre la peur et l’émerveillement. La caméra de Malick s’attarde sur deux personnages en particulier : une jeune femme powhatan, et un Anglais prisonnier au fond d’une cale. Ils se révéleront plus tard être respectivement Pocahontas et John Smith. La deuxième occurrence du Prélude de L’Or du Rhin accompagne, quant à elle, un moment d’union entre ces deux personnages. Ce rapprochement lors de l’introduction du film entre Pocahontas et John Smith est souligné par le plan en contre-plongée où ce dernier joint ses mains et les lève en direction du ciel (fig. 3), dans un geste mystique qui sera celui de Pocahontas lors de la deuxième occurrence du Prélude (fig. 4).

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Fig. 3
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Fig. 4

Le Prélude de L’Or du Rhin, bien que singulier par la relative sensation monotone et paisible qui s’en dégage, est structuré par paliers, avec l’ajout progressif de nouveaux instruments et notes. Dans Le Nouveau Monde ces paliers sont-ils synchronisés avec l’action présentée à l’image, et donc avec les différentes parties de la séquence ? Non, le rythme du morceau ne correspond pas à celui du déroulement de l’action et à ses différentes étapes : découverte des bateaux par les Amérindiens, apparition respective de Pocahontas et de John Smith, débarquement des colons. Mais l’aspect d’étirement du Mi bémol majeur conféré par le Prélude est bien adapté à la longue découverte mutuelle des Amérindiens et des Anglais de l’introduction du Nouveau Monde, temps paisible avant les perturbations. Ce Prélude se termine sur une demi-cadence qui créé chez le spectateur d’opéra une attente, qui sera récompensée par le début de l’aria et l’arrivée de la première voix. Mais chez Malick, la fin du morceau n’entraîne évidemment pas l’arrivée de la suite de l’opéra. Il fait plutôt le choix de faire intervenir un son ou un silence quand le climax est supposé arriver. La suite arrivera peut-être après… Lors de la première occurrence du Prélude, le morceau va decrescendo et se ralentit avant de se terminer sur le retour du motif aux cordes du début, tandis que nous voyons à l’écran la stupeur des Anglais ayant débarqué en Amérique (fig. 5). A peine le morceau se termine que nous entendons des percussions sur l’intertitre « A New Start ». Fin de l’idylle.

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Fig. 5

Alors que la première apparition du morceau de Wagner correspondait à une action narrative forte, la seconde intervient plutôt lors d’un moment lyrique hors-du-temps et de l’espace, où Pocahontas et John Smith s’unissent dans tous les sens du terme (fig. 6). Un montage sequence nous montre plusieurs bouts de vie de ces deux personnages : des moments de flottement dans la nature, John Smith faisant découvrir à Pocahontas des objets importés de l’Ancien Monde, un câlin, une étreinte sexuelle. Ces plans montrant les deux personnages sont montés en alternance avec des plans de coupe sur des natures mortes (fig. 7), et notamment des plans d’eau (fig. 8), leitmotiv décidément important pour Malick et renvoyant à la signification première du Prélude de L’Or du Rhin. Au cours de la séquence, alors que la musique s’amplifie, l’image devient de plus en plus sombre (fig. 9) et des bruits d’orage envahissent la piste son. Perturbation annonciatrice d’une rupture à venir. En effet, ce moment de symbiose est interrompu par la libération de John Smith qui doit donc retourner dans le camp des colons. Ce retour à la vie normale est marqué par la fin en decrescendo du Prélude de L’Or du Rhin, avec un arrangement qui fait revenir le motif aux cordes du début ainsi que celui aux cors. Ainsi, la frustration se fait ressentir lorsque la musique s’arrête après être revenue au départ et que John Smith retourne à son état initial. Les deux premières apparitions du Prélude de L’Or du Rhin correspondent respectivement à un moment de découverte et à un moment d’union, qui seront tous deux interrompus de façon frustrante avant l’accomplissement du climax du morceau.

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Fig. 6
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Fig. 7
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Fig. 8
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Fig. 9

L’utilisation de ce Prélude par Malick est construite, comme nous l’avons vu, en trois actes. Sa dernière apparition se fait à la toute fin du film, écho évident à la première scène du film. Nous retrouvons Pocahontas en Angleterre, mariée à John Rolfe et mère d’un petit garçon. Le morceau de Wagner commence sur un champ-contrechamp qui nous montre tour à tour John Rolfe et Pocahontas avec son fils (fig. 10 et 11). Une partie de cache-cache dans un jardin anglais entre ces deux derniers s’en suit, comme un retour à l’innocence liée à la nature qui pouvait exister au début du film. Alors que dans la première scène, Pocahontas s’interrogeait sur l’existence d’une divinité maternelle (« Mother ») à laquelle elle demandait « Where shall I seek you ? », elle répond elle-même à la question « Mother, now I know where you live. » (fig. 12). Le retour du Prélude correspond donc à un état de plénitude pour Pocahontas, qui a su trouver une réponse certaine à sa question originelle. Des plans du fils cherchant sa mère dans la continuité de la partie de cache-cache (en scandant « Mother », comme Pocahontas s’adressait à la divinité) sont commentés par la voix-off du père s’adressant à son fils et lui expliquant la mort de sa mère. Le sentiment d’apaisement qui a gagné Pocahontas se voit prolongé lors de cette mort, sans que cette dernière ne disrupte le cours du film (musique et montage). Après nous avoir montré des plans vides pour signifier l’absence du personnage (fig. 13), les repères temporels se brouillent et Malick fait revenir Pocahontas à l’écran une dernière fois, sautant et dansant en pleine nature, s’extasiant sur l’eau dans un geste faisant écho aux postures mystiques des scènes précédentes (fig. 14). Après ce moment en dehors de la temporalité logique du film, nous voyons une dernière fois des personnages humains (John Rolfe et son fils), avant que Malick ne laisse continuer le Prélude de L’Or du Rhin sur des plans dénués de vie humaine. Le montage alterne tour à tour des plans du bateau partant pour l’Amérique (dans un écho poétique à la première scène du film (fig. 15)) et des images de nature sans précision géographique, entre végétation et cours d’eau (possédant un débit plutôt élevé), avec une insistance particulière sur ce second motif. Alors que le montage s’accélère et que des mouvements de plus en plus marqués se font voir à l’écran (travelling de la caméra, débit de l’eau), le Prélude s’interrompt brusquement sur un plan d’une rivière (fig. 16) continuant de couler après l’arrêt de la musique. Ici, contrairement aux deux précédentes occurrences du morceau de Wagner, la partie finale est laissée. Mais à la fin du Prélude, seuls des bruits d’oiseau et d’eau se font entendre avant qu’un dernier plan en plongée nous fasse contempler la cime des arbres et ne clôture le film. Alors que dans l’opéra, le Prélude est immédiatement suivi du début de la partie chantée par les acteurs, Malick nous plonge, après cet état de plénitude et de communion avec la nature, dans le vide du générique de fin.

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Fig. 10
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Fig. 11
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Fig. 12
lit
Fig. 13
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Fig. 14
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Fig. 15
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Fig. 16

Nous pouvons rapprocher les deux premières apparitions du Prélude de L’Or du Rhin par le contenu de l’action proposée à l’image : découverte mutuelle (Anglais/Amérindiens, Pocahontas/John Smith) et sensation d’émerveillement, mais aussi par la façon dont Malick emploie ce morceau. En effet, les deux premières fois, il nous prive de la partie finale du Prélude et la fin de ce dernier en decrescendo sur la piste sonore annonce un retour à un état normal des choses et dénué de sublime. A la fin du film, lorsque le morceau de Wagner revient, la situation de Pocahontas a énormément changé (elle a quitté son continent, s’est mariée et a eu un enfant). Elle a trouvé un apaisement dans cette nouvelle vie et peut répondre aux interrogations du début du film avant de mourir paisiblement auprès de son mari. Après sa mort, la vie suit son court et le Prélude continue, jusqu’au climax final nous réconciliant, dans un geste typiquement malickien, avec le vide d’une nature paisible.

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