Apocalypse Now et le cinéma d’aujourd’hui

[ATTENTION : Cet article contient des spoilers, plus particulièrement la 3ème partie concernant Silence]

Il y a presque 40 ans sortait Apocalypse Now. Film miraculeux à bien des égards, le film réalisé par Coppola et écrit par John Milius a été dès sa sortie un énorme succès et a depuis acquis un statut culte. Entre l’ouverture sur la chanson This is the End des Doors, l’arrivée des hélicoptères illustrée par la Chevauchée des Walkyries de Wagner ou encore le monologue de Kurtz « The horror », nombre de moments et de petits détails sont entrés dans l’inconscient collectif. Maître étalon du film de guerre spectaculaire, clôturant les années 70 en fanfare et confortant Coppola dans ses ambitions formelles, Apocalypse Now est aujourd’hui considéré comme l’un des films les plus importants de l’histoire du Cinéma. Sous quels aspects retrouvons-nous l’influence de ce film dans le cinéma contemporain ? Nous étudierons son aura à travers trois films sortis en 2017 en France : Kong : Skull Island de Jordan Vogt-Roberts, War for the Planet of the Apes de Matt Reeves et Silence de Martin Scorsese.

Kong : Skull Island

Kong : Skull Island est un film s’inscrivant dans la saga des films King Kong initiée en 1933 par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack avec le King Kong premier du nom produit par la RKO. La figure tutélaire de King Kong s’est imposée au fil des décennies, soit via de nouveaux films (en 1934, 1976 et 2005 notamment), soit par l’influence sous-jacente diffusée dans de nombreux films de genres très variés. Jordan Vogt-Roberts a donc repris le flambeau en 2017, et a envisagé son film d’une manière un peu particulière. En effet, il déclare avoir voulu « voir Apocalypse Now avec King Kong », qu’il voulait faire un film de guerre du Vietnam mais avec des monstres dedans. Comme Apocalypse Now parlait de mythes à travers la figure du colonel Kurtz, Vogt-Roberts a voulu insuffler une dimension mythique à son Kong, le représenter comme un dieu, comme un roi. Apocalypse Now faisait sentir l’absurdité de la guerre et la folie des hommes à travers les différentes aventures de Willard. Skull Island reprend cette idée en confrontant la « petite guerre » des humains à l’idée de la figure mythique qu’est Kong et tout ce que cela implique.

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Vogt-Roberts appuie cette référence visuellement, notamment par des hélicoptères sur fond de couchers de soleil, image tirée directement d’Apocalypse Now, et une attaque au napalm qui évoque le film de 1979. De même, il situe son film en 1973, pendant la guerre du Vietnam, et dans une île du Pacifique Sud qui rappelle évidemment la jungle du Vietnam.
Mais le problème du film est qu’il ne se prend pas au sérieux et qu’il ne peut donc pas vraiment bien traiter son sujet et les thèmes liés à Apocalypse Now, ce qui résulte en un film avec un scénario de série B mais avec un budget de série A. Références directes et peu subtiles au film et ton hésitant entre sérieux et fun donnent un film qui se veut cool mais qui malheureusement se rate dans la plupart des choses qu’il entreprend. De plus, les thèmes qu’il aborde étaient déjà traités dans le film de 1933, notamment la mégalomanie des hommes et la figure mythique que représente Kong. Rajouter au film l’aspect Apocalypse Now ne fait que parasiter le récit, dans le sens où on ne pense plus qu’à la référence sans creuser le propos.

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War for the Planet of the Apes

Comme Kong : Skull Island, ce film s’inscrit dans la lignée d’une série de films plus ou moins adaptés du roman de Pierre Boule sorti en 1963. La franchise connaît un premier temps initié par le film original de 1968 suivi de plusieurs films, puis un reboot en 2001 par Tim Burton, et enfin une trilogie sortie entre 2011 et 2017. War for the Planet of the Apes vient clore la trilogie et s’avère être le film le plus ambitieux des trois, se focalisant presque entièrement sur les singes pendant toute la durée du film.

Au propos initial développé par le roman de Boulle, Matt Reeves y ajoute un sous-texte qui est clairement repris d’Apocalypse Now. Woody Harrelson joue un colonel de l’armée américaine au crane chauve étant devenu plus ou moins fou. Comme Kurtz, il a coupé ses liens avec le commandement de l’armée et a enrôlé une petite équipe de soldats fidèles, s’installant dans une base reculée dans un paysage hostile (ici, la neige et la forêt remplacent l’humidité et la jungle). Cette référence au film-pilier qu’est Apocalypse Now est marquée également par l’appellation que les militaires donnent aux singes, « Kong », qui rappelle fortement le « Viet-Cong », appellation péjorative utilisée par les américains pour désigner le Front national de libération du Sud Viêt Nam.
Cesar accomplit comme Willard un long voyage rempli d’obstacles pour enfin atteindre la base où se trouve le Colonel. Aussi, les scènes entre Cesar et le Colonel évoquent évidemment celles entre Willard et Kurtz dans Apocalypse Now, tant cette rencontre a été attendue par le spectateur et les enjeux semblent se concentrer sur ces deux personnages.

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Mais War for the Planet of the Apes, contrairement à Kong: Skull Island ne se limite pas à une simple référence au film fondateur qu’est Apocalypse Now. Matt Reeves et le scénariste Mark Bomback, tout en se réappropriant le roman de Pierre Boulle, brassent diverses influences comme le western (les singes à dos de cheval, fusil à la main) et le film biblique (Cesar serait Moïse guidant le peuple des singes vers la terre promise) notamment. On peut simplement regretter la référence à Apocalypse Now soulignée par l’inscription peu subtile sur le mur d’un tunnel « Ape-ocalypse Now ». En dehors de ça, Matt Reeves, en plus de pleinement intégrer les références au film de 1979, réalise une conclusion ambitieuse et pleinement réussie à la trilogie initiée en 2011.

Silence

Des trois films évoqués, Silence est celui pour lequel l’influence d’Apocalypse Now est la moins évidemment visible, notamment parce qu’il ne le cite pas visuellement (Kong : Skull Island) ou textuellement (War for the Planet of the Apes). Mais le fait est que Silence et Apocalypse Now partent tous deux de la même structure narrative (qui était donc déjà celle du roman de Joseph Conrad Heart of Darkness, et du roman Silence) : un homme occidental (Willard étant américain et Rodrigues portugais) reçoit la mission d’aller dans un pays asiatique inhospitalier pour retrouver un homme autrefois respecté. En effet, le Vietnam est à l’époque en guerre, déchiré entre le Nord et le Sud et envahi par l’armée américaine, tandis que le gouvernement japonais persécute les chrétiens évangélisés par l’église catholique. Des rumeurs concernent ce dernier : le colonel Kurtz aurait trahi l’armée américaine et imposerait sa loi dans la jungle vietnamienne, tandis que le père Ferreira aurait renié sa foi sous la pression des autorités japonaises.

Au terme d’un périple long et parfois infernal, notre personnage arrive enfin à retrouver celui qu’il cherchait. Et dans les deux cas, les rumeurs les concernant sont avérées : Kurtz est bien devenu fou et a pris le pouvoir dans la jungle, tandis que Ferreira vit parmi les Japonais et a abjuré sa foi. À ce stade là du récit, Willard et Rodrigues ont tous les deux la même décision à prendre : rejoindre la figure de mentor qui s’incarne en Kurtz et Ferreira, ou remplir leur mission et rentrer chez eux ? C’est ici que les deux films diffèrent le plus. Alors que Willard hésite un premier temps puis finit par tuer Kurtz, Rodrigues fait apparemment un autre choix. Dans une magnifique scène exploitant l’idée du « silence » du titre, sous la pression et pour sauver la vie de chrétiens japonais, il finit par céder et par marcher sur l’image du Christ, et donc ainsi par renier sa foi. S’en suit une vie parmi les japonais, où il ne peut pratiquer sa foi et où il est devenu athée, en apparence. En effet, le tout dernier plan du film révèle, alors que son corps brûle lors du rite funéraire, qu’il n’a pas abjuré sa foi intérieurement : il tient une petite croix en paille dans la main. Silence rejoint donc Apocalypse Now : Rodrigues n’a pas « trahi » sa foi, comme Willard n’a pas trahi l’armée américaine. Mais alors que Willard a pu tuer Kurtz et rentrer chez lui, Rodrigues n’a pas pu ramener Ferreira et rentrer au Portugal. Il a donc échoué à remplir sa mission officielle, même si dans son for intérieur, il est resté fidèle à ses convictions. Willard a réussi sa mission, mais dans un sens est un peu devenu comme Kurtz, effectuant un acte violent, presque barbare, en le tuant.

Silence

 

Narrativement, Silence se rapproche donc très nettement d’Apocalypse Now. Mais les thèmes évoqués dans ce premier film (la foi, le doute) ne sont pas ceux du deuxième film qui, au fond, pose la question : pour quelles raisons pouvons-nous devenir fous ? Silence reprend donc la structure narrative d’Apocalypse Now et les épreuves que traversent les personnages.

Conclusion

Nous avons donc pu observer à travers ces trois films trois rapports différents au film-pilier qu’est Apocalypse Now. Quand Kong: Skull Island et War of the Planet of the Apes le citent explicitement, l’un déplace de manière assez grossière son intrigue dans un contexte « à la Apocalypse Now », tandis que l’autre choisit d’intégrer des éléments du film dans son récit sans atteindre à la cohérence ou à l’unité. Silence, quant à lui, ne fait pas référence de manière visuelle ou textuelle à Apocalypse Now, mais sa structure, implicitement, rappelle fortement le film de Coppola.

 

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