The Insider : l’homme qui en savait trop

[Il est fortement conseillé d’avoir vu le film avant de lire cette critique.]

En 1999, quand sort The Insider aux États-Unis, Michael Mann est principalement connu pour son chef-d’œuvre de 1995, Heat. Ce film avait déjà pour acteur principal le génial Al Pacino, qui prête ici ses traits à Lowell Bergman, producteur de l’émission télévisée d’investigation 60 Minutes. Russell Crowe joue à ses côtés Jeff Wigand, un ancien employé d’une des 7 plus grandes entreprises productrices de tabac aux États-Unis, qui a des secrets à révéler (d’où le titre en VF du film, Révélations) sur l’industrie dans laquelle il travaillait. Ces deux personnages se définissent par l’utilité que leur apporte l’autre: Jeff a besoin de Lowell pour faire éclater le scandale au grand jour, et Lowell a besoin du témoignage de Jeff pour son émission. Ici, contrairement à certains films de Mann comme Public Enemies ou Heat, les deux personnages principaux ne s’opposent pas et n’ont pas des intérêts différents.

Michael Mann, par son brio auquel nous sommes désormais habitué, réussit à transcender le genre du film journalistique et à apposer sa patte stylistique. Ici, pas de réalisation académique : tout est sensuel, en couleurs (souvent des teintes de bleu) et jamais bâclé. Par exemple, pour introduire le personnage de Lowell Bergman, Mann ne se contente pas de le montrer en cours de n’importe quelle interview : il nous amène au Liban où Lowell et Mike Wallace (le présentateur de l’émission) rencontrent le leader du Hezbollah. Cette scène sert à nous présenter le caractère de Lowell (et de l’équipe de 60 Minutes, par extension), qui ne recule devant rien pour faire son boulot de journaliste et amener la vérité au public. Jeff Wigand, lui, nous est présenté d’une manière bien moins glorieuse. En effet, nous le voyons quitter son lieu de travail et rentrer chez lui, où il annonce à sa femme son licenciement. Sa reconstruction en tant que personnage fort et déterminé se fera donc à l’aide de Lowell, qui lui donnera le « push » nécessaire pour qu’il se décide à témoigner.

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Justement, le film est construit sur une multitude de questions qui donnent lieu à un suspens assez puissant. Est-ce que Jeff témoignera ? Est-ce que CBS donnera l’autorisation pour diffuser l’émission ? Est-ce que Jeff ira en prison ? Est-ce que Lowell perdra son poste ? Ces questions ne sont pas traitées de manière banale par Mann, qui se donne à cœur joie pour les stylisations les plus radicales et les plus expérimentales que le cinéma peut offrir, comme il le fait si bien (je pense à Miami Vice et à Blackhat). Plans avec caméra à l’épaule pour accentuer la force émotionnelle d’une scène, reflets, purs moments contemplatifs et montage accéléré ou décéléré: Mann maitrise complètement son sujet. Encore une fois, il filme la ville, ici New-York, comme si elle était sienne, il s’approprie l’environnement urbain et le transforme, comme il a fait avec Los Angeles dans Collateral ou Miami dans Miami Vice. Michael Mann ne fait pas seulement du Cinéma, il est également un grand poète, et accomplit l’exploit de nous exposer clairement les tenants et les aboutissants de l’intrigue en même temps.

La réalisation de Mann est épaulée par un scénario en béton, pour lequel nous pouvons remercier Eric Roth, auquel Mann a fait appel. Ce scénario est enrichi par une recherche impressionnante faite sur le sujet par Michael Mann, qui a accumulé des dépositions, des articles, des émissions et des informations sur 60 Minutes. Bien sûr, comme indiqué lors du générique de fin, certaines libertés ont été prises avec la réalité pour dramatiser le film, et c’est justement ce qui fait la force des grands films : manier la réalité pour servir le propos du film. Mais le scénario est tellement bien mené que nous sortons du film avec l’impression d’avoir compris tous les enjeux et toutes les conflictualités des personnages impliqués.

Le propos du film, justement, venons-en. Michael Mann apparaît ici comme un citoyen militant, qui utilise le budget de 68 millions de dollars qui lui a été alloué, pour démontrer par A+B que l’industrie du tabac est immorale. Il montre deux hommes, Jeff et Lowell, qui se lancent dans un combat contre l’industrie du tabac : c’est l’histoire de David et Goliath. Non seulement, nous dit Mann, l’industrie du tabac tue des millions de personnes par an et nous ment sur les dangers de ce qu’elle vend, mais en plus, elle essaie d’anéantir n’importe quelle tentative de rétablir la vérité. Jeff est menacé physiquement (le mail sur l’ordinateur familial et la balle dans sa boîte aux lettres) et juridiquement, et 60 Minutes est empêché de diffuser son interview. Le plan le plus fort du film, qui revient le plus souvent, n’est pas un plan tourné par Michael Mann : c’est celui des patrons des 7 entreprises de l’industrie du tabac les plus importantes qui déclarent, sous serment, que les cigarettes qu’ils produisent ne sont pas addictives. Grâce à la répétition de cette image marquante, Mann résume tout ce qu’il veut dire: ces hommes sont des menteurs.

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Étant donné que j’ai eu un coup de cœur immense pour ce film et qu’il est apparemment le film le moins connu de Michael Mann, j’ai eu envie de rendre à César ce qui est à César et louer les qualités de ce chef-d’œuvre plastique et narratif, qui restera mon film préféré du Monsieur, aux côtés de Heat et Miami Vice. Mann réussit l’exploit d’adapter un sujet difficile et de donner une dimension presque mythologique, ou en tout cas épique, au combat qu’ont mené ces deux hommes à l’éthique imperturbable.

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